Homélie pour des temps tristes

DSC_0009Dimanche 15 novembre. Quelques extraits de l’homélie de ce dimanche, donné à la chapelle Notre-Dame-des-Anges.

“Je vais prendre le train pour rentrer chez moi. Pour la première fois, je suis inquiète.”

La réaction de cette femme, rencontrée ce matin, est bien compréhensible, tant l’onde de choc des attentats à Paris se répand depuis quelques heures. Il suffisait de voir, en cette fin de semaine, les transports en commun désertés et les rues anormalement vides pour sentir que chacun a eu besoin de rester “chez soi”, de rassembler l’essentiel de nos vies. De se rassurer, quand la fragilité de nos existences nous est si dramatiquement rappelée.

Mais, à bien y penser, cette réaction peut aussi surprendre. Bien sûr, nous avons la chance de vivre dans une société relativement peu confrontée à cette violence aveugle. Mais combien d’autres, pas si loin de nous, n’osent pas, depuis longtemps, sortir dans la rue, par peur de tirs d’un sniper, d’un enlèvement ou d’une explosion ? Combien, en Syrie, en Irak, au Yemen, en Centrafrique, au Nigéria, au Sud-Soudan, en Ukraine et dans tant d’autres lieux, vivent la peur au ventre pour leur vie et la vie de leurs proches ? Fallait-il ces terribles attentats de Paris pour nous souvenir que ceux qui fuient ces pays, quittent des terres terriblement dangereuses ? Leur humanité n’est-elle pas exactement la même que la nôtre ? Et si du tragique de ces évènements nous pouvions apprendre le retournement intérieur qui nous rend plus humains, plus attentifs, moins cyniques, moins indifférents…

Les lectures de ce dimanche, qui nous emmènent, peu à peu, vers la fin de l’année liturgique, nous invitent à regarder en face cette part tragique de notre histoire commune. Depuis toujours, nos générations ont été confrontés à des “temps de détresse comme il n’y en a jamais eu” (Dn 12). Ne nous sommes-nous pas souvenus récemment encore de la violence du conflit meurtrier de la première guerre mondiale ? Tant de champs de batailles, de villes détruites, de pays violentés n’ont ils pas vus, à chaque génération, “le soleil s’obscurcir et la lune perdre sa clarté” (Mc 13) ?

Le livre du prophète Daniel peut éclairer notre chemin pour ces temps tristes et douloureux. La petite communauté juive qui se nourrit de son enseignement est confrontée, elle aussi, à une persécution très violente qui la met en péril. Elle se souvient comment déjà, à Babylone, trois enfants avaient tenu tête au tyran, jusque dans le martyre. Avec une leçon étonnante : au moment même de leur destruction – jetés dans la fournaise – ces trois enfants chantent un des plus beaux cantiques à la Création de toute la Bible. A la destruction des puissants, ces enfants opposent, comme un ultime signe de leur dignité, l’affirmation de la Création de Dieu qui nous donne la vie et non la mort. A l’anéantissement comme horizon que nous provoquons, l’espérance comme une certitude doit être affirmée.

Cet enseignement, Jésus le reprend pleinement à son compte. Il évoque ainsi cette figure du “Fils de l’homme” qui vient, reprenant une image directement issue des visions du prophète Daniel. Car, oui, quelque chose vient. Quelque chose advient à nos vies. Nous ne tournons pas en rond dans le dédale des évènements plus ou moins compréhensibles de nos vies : nous sommes tendus vers cette venue d’une humanité rendue à elle-même par ce “Fils de l’homme”. Et ces temps sont proches, incroyablement proches, comme le mettent paradoxalement en lumière les destructions en cours. D’une proximité que Jésus évoque avec cette magnifique parabole du figuier. Ce qui doit nous fasciner n’est pas la mort, mais la force de vie qui se révèle discrètement sous nos yeux, dans la tendresse de la feuille du figuier qui naît, à l’approche de l’été.

Mais le croyons nous vraiment ? Croyons nous à cette tendresse de la feuille du figuier pour faire signe à nos vies ?

Si la semaine passée a été remplie d’horreur, elle a pourtant aussi montré le sens profond de l’histoire. A l’autre bout de notre monde, une petite femme, frêle, après 25 années d’attente, d’emprisonnement et de silence forcé, a accédé au pouvoir dans ce qui était une des pires dictatures militaires de notre temps. Peut être ne saura-t-elle pas tout résoudre. Mais elle témoigne de la manière dont l’Esprit est à l’oeuvre dans nos vies. Une autre petite fille l’avait déjà compris, dans ce village oublié de l’Histoire qu’est Nazareth, il y a bien des siècles : ” abaisser les puissants. Elever les humbles”. Son chant résonne dans nos coeurs comme une invitation à collaborer à cette oeuvre de Création permanente de Dieu pour nous.

Aussi, à ceux parmi nous qui travaillent ou s’engagent dans des lieux de puissance d’aujourd’hui – monde de l’entreprise, du politique, lieux de décision et d’autorité etc. -, invitation est faite à “abaisser les puissants”, en refusant de collaborer aux corruptions et au cynismes ambiants. Aidez-nous à rencontrer les hommes et les femmes qui, aujourd’hui encore, dans ces lieux de décisions, restent des humains au service de leur frère et non du Menteur.

Mais si nous ne pouvons pas tous “abaisser les puissants”, nous pouvons au moins tous ” élever les humbles “, là où nous sommes. Cela commence par prendre soin des personnes qui nous entourent. Là, dans notre assemblée, être attentif à ces frères et soeurs avec qui le Seigneur nous donne de rompre le pain. Mais aussi dans nos familles, nos lieux de travail et d’engagement. Partout, une parole, un geste, une attention peut relever, conforter, tenir dans l’espérance de ce qui advient à nos vies. Dans ces semaines qui viennent, il sera important que nous puissions parler, partager, laisser remonter nos émotions pour avancer. Restons à l’écoute de tout cela, avec bienveillance.

Et “nul ne sait le moment ou l’heure” où cela arrivera. Nul ne connait ces moments où nous serons sollicités dans notre humanité profonde. Jusqu’à oser le don de soi. Pourtant, dit Jésus,  ” cette génération ne passera pas avant que tout cela n’arrive “. Il évoque ainsi ce qui l’attend, quand, dans la violence de sa Passion, il révèlera la plénitude de son humanité et de l’amour de Dieu. Avec le silence et le pardon qu’il nous laisse, tendresse du figuier qui annonce la vie nouvelle. Et cette expérience, chaque génération doit le comprendre. Nous aussi.

Les textes de ce jour et des dimanches à venir nous rappellent avec force ce que toutes les Ecritures martèlent depuis la nuit des temps : “Justice sera faite”. L’oeuvre de Création de Dieu ne reste pas enfermée dans la violence et la tentation auto-destructrice que manifeste si dramatiquement les évènements récents en France, à Beyrouth et dans tant de lieux.

La justice dont il est question ici n’est pas cette pulsion de vengeance ou de colère morbide qui peut naître en nous. Il sera important, dans les temps qui viennent, de faire taire cette “bête” qui sommeille en nous et qui espère toujours se réveiller pour nous dévorer intérieurement (1 Pi 5). Tomber dans la violence que nous voulons dénoncer : piège terrible et meurtrier. Sommet de l’injustice perpétuée.

La justice dont il est question dans la bouche de Jésus est celle qui, au temps voulu – c’est à dire aujourd’hui, dans le “maintenant” de notre vie -, sait séparer le bon grain de l’ivraie. Une oeuvre “impossible” à nos yeux, tant nous sommes marqués par notre sentiment de fragilité et de pauvreté. Mais l’Esprit de Dieu, lui, peut l’opérer en chacun de nous. Lui qui plane sur les eaux du chaos, peut faire surgir la terre ferme où nous rencontrons ce Dieu qui vient, qui nous appelle, qui nous rend à notre humanité. La lumière du firmament et la beauté des étoiles (Dn 12) nous sont ainsi rendues, pour continuer la route. Et assumer, dans la tendre fragilité de nos vies, la vie qui vient en plénitude.

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