JEUDI SAINT – Mangez en toute hâte

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D’abord, il faut manger. Il faut croire que nous sommes vraiment des enfants de la terre, pour que, en toutes circonstances, – et notamment les plus dramatiques -, on prenne d’abord le temps de manger.

Regardez. Dans la nuit des siècles, quand Moïse, enfin, a réussi à forcer l’Histoire pour pouvoir quitter la terre d’esclavage en Egypte, le premier commandement qu’il donne au peuple qu’il est en train de constituer, c’est de prendre un repas ensemble. Un repas bien particulier, il est vrai, mélange de fête, d’inachevé et d’amertume. Un repas suffisamment singulier pour que le souvenir en ait été maintenu pour le restant des siècles.

Parce que manger, c’est aussi se souvenir.

Se souvenir de notre enfance et de nos repas de familles. Se souvenir des bons moments – des « viandes rôties »- de nos vies fêtées à grand coup de gueuletons et de crémaillères. Mais ce sont aussi, parfois, des repas intenses, – en tête à tête pour s’expliquer ou à plusieurs, aux temps de deuil. Se souvenir des moments amers où « c’est pas passé loin ». De ces moments où les linteaux de notre mémoire ont été marqués du signe du sang : quand la mort frappe, quand la séparation nous blesse, quand l’épreuve nous brûle.

De tables en tables, de pains en pains – de beaux pains gonflés comme un ventre de femme ou des pains secs comme une pierre -, de vins en vins – poussant à la joie ou égarant dans l’ivresse -, les repas accompagnent nos « pâques » ordinaires. A bien y penser, ce sont d’ailleurs les tables partagées dans les moments dramatiques – quand on se quitte, quand on décide, quand on renonce -qui nous marquent souvent le plus, non ? Car, c’est bien dans ces moments-là que nos vies « commencent » vraiment, marquées qu’elles sont à tout jamais par la fin de l’insouciance et de la légèreté. Ces repas nous rappellent celui du peuple hébreu, quand il faut partir, sortir de nos terres d’esclavages. Et vite. En toute « hâte ». Fuir les terres de morts où le sang des innocents – agneaux et nouveau-nés – coule trop facilement, semant la désolation.

Bien des siècles après Moïse, c’est pourtant encore le sentiment d’urgence qui prédomine à Jérusalem ce soir-là. Pourtant, le peuple hébreu a trouvé sa terre. Il est enfin chez lui, en Judée, sur sa terre, loin des idoles de l’Egypte. Alors pourquoi se « hâter » encore ? Parce qu’à bien y regarder, tout reste à faire : d’autres idoles sont réapparues à chaque génération. Des panthéons en tout genre et des dieux qui asservissent toujours : argent, puissance, vanité, orgueil. Nourritures ordinaires de changeurs de monnaie ou de princes corrompus. De grands prêtres obtus et de pharisiens pinailleurs. Un pain qui nous est toujours si familier. D’ailleurs, le grand Hérode lui-même n’est pas le dernier à faire couler le sang des innocents dans son propre peuple. La violence et l’injustice règne encore dans le cœur des croyants de toute origine qui arrivent, en masse, pour le pèlerinage de la Pâque annuelle commémorant la sortie d’Egypte. Comme quoi, on ne guérit pas facilement de l’aveuglement du cœur. Dans les temps troublés, la peur et la lâcheté ont beau jeu. D’ailleurs, à la table où Jésus invite ses disciples les plus proches, elles sont bien là aussi, ces deux-là. Bien sûr, apparemment, le cœur est à la fête. Mais ici, dans la capitale du royaume d’Israël, dans le cœur du territoire de Juda, et dans le cœur de Judas lui-même qui en est originaire, c’est bien l’aveuglement qui règne.

Pourtant, Jésus prend, encore une fois, le temps de manger. Pour chacun –même pour Judas, il rompt le pain. Et il partage les coupes rituelles. La communion fraternelle n’est plus, avec Jésus, une simple convention rituelle. Elle devient brûlante. « Comprenez-vous ce que je viens de faire ? » Jean raconte, dans le détail, comment Jésus ramène le rite du repas à son essence : qui sert ? Qui est servi ? Et au nom de quoi ? En lavant, un à un, les pieds de ses amis, il leur rappelle d’où ils viennent. Secoueront-ils enfin la poussière d’Egypte qui colle encore à leurs pieds ? En lavant leurs pieds, il les prépare aussi aux chemins nouveaux qui les attendent. Jusqu’aux extrémités du monde. Sauront-ils y porter la paix du Christ ? Sauront-ils transmettre ce qu’ils ont reçu ? La certitude de la tendresse de Dieu pour nous. Car Dieu n’aime pas la mort des innocents. Demain, d’ailleurs, un seul premier-né – et quel premier né ! – mourra pour réconcilier toutes nos vies une fois pour toutes. La croix du Christ forme des linteaux d’une porte neuve, inattendue. Son sang, nouveau, nous sauve. Un sang neuf pour la vie nouvelle.

En nous réunissant ce soir autour de cette table, nous sommes invités à manger et à boire. A nous rassasier de Sa présence. A le laisser venir à nous, jusqu’au plus intime de notre chair, de notre cœur, de notre histoire. Son dernier chemin nous est encore incompréhensible, comme le sont les souffrances de tant d’hommes et de femmes aujourd’hui encore. Victimes d’attentats. En exil de leurs terres. Violentés par des pharaons aveugles. Menacés dans leur survie. Reniés dans leur dignité.

Mangeons et buvons donc. Simplement. Humblement. Sans fanfaronner. Sans récriminer. Sans calcul. Sans audace. Sans égoïsme. Mais pour nous fortifier pour la route. Non pas pour oublier. Mais pour nous souvenir. Et ainsi Le suivre. Sans toujours comprendre. Mais dans la foi qui sauve. Jusqu’à ce qu’Il vienne. AMEN

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