VENDREDI SAINT – D’un jardin à un autre

Homélie pour le Vendredi saint

Après la lecture de la passion selon Saint Jean, en sept étapes, le commentaire propose sept réflexions autour de la figure de Jésus, comme homme, comme “maître”, comme témoin, comme victime, comme roi, comme un corps, comme une promesse enfouie en terre.

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D’abord, c’est un homme. Un homme de cette terre. Un Nazaréen, venu de cette lointaine et bigarrée Galilée. Une terre mélangée, peu recommandable, aux multiples origines. Et il vient de là, cet homme. Cet homme ordinaire avec un nom ordinaire. Un homme qui se laisse reconnaître à son nom et à ses origines. Jésus. Celui de Nazareth. Mais de Nazareth que peut-il bien sortir de bon ? « Je suis bien cet homme là ». Jésus assume son épiphanie d’humanité. De quoi renverser tous les complots, toutes les prévisions, par terre. C’est trop facile ou trop fort: comment peut-il se laisser arrêter aussi simplement, lui qui était venu avec un grand élan à Jérusalem. Dans ce sombre jardin, qu’est-ce qui est semé là ? On l’embrasse. On l’encercle. L’homme se laisse faire. C’est l’heure.

Drôle de maître que ce Jésus, entouré d’une bande  de bras cassés de l’histoire, petits artisans-ouvriers sans importance ou petites frappes aux origines obscures.

Des Simon, des Jacques et des André. Des Philippe aussi. Et même des Jude et des Judas. Et même quelques femmes. C’est vous dire. Des gens incertains qui ont pourtant osé prendre la route à la suite du « Maître ». « Es-tu Jésus de Nazareth ? », demande la troupe à Jésus ? « Je le suis », répond-il comme un buisson ardent. « Es-tu un disciple de ce Jésus ? », demande-t-on à Simon. « Je ne le suis pas », souffle-t-il en fuyant les regards et le feu de la cour. L’un parle ouvertement. L’autre tremble comme une feuille. Maître si étonnant, Jésus a choisi des disciples simples, fragiles, pétris de contradictions. Et c’est là qu’il a déposé le cœur de son enseignement.

Devant Pilate, Jésus ne défend aucun titre, aucune gloire. Il ne revendique rien. Il est juste là, non comme un accusé mais comme un témoin. Témoin d’une Vérité qui le pousse jusqu’au bout. Face à la vérité puissante des empires et des âges, Jésus est seul. Suis-je prêt à écouter sa Vérité ? Et non pas à écouter ce que d’autres disent de Lui ? Pilate lui-même est surpris de ne trouver rien de condamnable dans la posture de Jésus. Jésus ne l’a-t-il pas laissé libre de trouver lui-même la réponse à sa question : « Qu’est-ce que la vérité ? » Voilà le témoignage de Jésus pour le monde. A nos questions éternelles, le silence, la présence, la non-violence, la liberté de Jésus répond à plein.

Mais les choses sont trop avancées. Cet homme, ce maître en Israël, ce témoin de l’Ineffable, n’est déjà plus l’un de nous. Il est juste devenu, en un tour de main, une victime parmi d’autres, dans la longue liste des hommes et des femmes broyés par la violence aveugle. Flagellé pour apaiser la soif de sang de la foule. Condamné pour éviter tout ennui politique. Jésus n’est plus que la victime expiatoire de nos cœurs prompts aux sacrifices des autres pour plaire aux dieux de nos fantasmes. « Il doit mourir ». Point. Par principe. Par opportunité. Par lâcheté. Par folie. D’ailleurs, c’est l’heure où l’on prépare les agneaux immolés pour la Pâque toute proche. La victime est trop belle et l’élan trop tentant : il va y avoir du sang sur les linteaux des portes, ce soir. Mais aussi sur bien des mains prétendument pures.

« Celui-ci est roi ». L’ironie de l’écriteau traduit en trois langues a traversé l’Histoire. C’est écrit, une fois pour toute. Et aucune interprétation, aucune herméneutique savante, n’effacera l’écriteau. Sur le « crâne » du monde, une croix est douloureusement gravée à tout jamais. Nazaréen et roi : quel homme. Quel destin ! Mais c’est bien tout cela qui est mis en croix. Tout cela qui est mis en jeu. On est bien loin des rois de Judas qui, au fil des siècles, n’ont rêvé que de murailles, de gloires et de conquêtes. Sur la croix, la royauté de Jésus est exposée à tous les vents. Sa nudité, sa fragilité, son humanité sont révélées pour de bon. Elles recouvrent, avec quelle grâce inattendue le bois mort de nos ambitions, le bois sec de nos gloires, le bois creux de nos egos. Nous pensions nous « saisir » de cet homme. Et nous voilà « saisis », de part en part, par cette déroutante beauté. Aucune violence, aucune défiguration ne pourra lui prendre ce qu’il est et que Marie révèle par sa présence : un Fils bien aimé, qui donne aux autres tout ce qu’il a reçu.

Voilà c’est fait. Tout est accompli. Le pire, le sordide, le glauque. De la vie de ces hommes crucifiés là, il ne reste déjà plus rien. D’ailleurs, vite, il faut effacer toute trace du méfait pour que ni le sabbat ni la Pâque ne soient perturbés. Quand on célèbre la création du monde et la libération d’Egypte, un cadavre sur une croix, ça fait mauvais genre. On pensait l’avoir brisé dans la mort, mais l’eau et le sang coulent encore. La vie n’a pas dit son dernier mot. On décroche le corps. Lourd. Froid. Transpercé de part en part, par tant d’ignominie. On le porte ce corps. On prend la mesure de ce qui s’est passé. C’est donc vrai. On a été capable de tuer la source. Le corps de Jésus n’est plus qu’une trace, la signature d’un méfait. Mais aussi le petit reste d’où tout peu rejaillir.

Sur ce chemin, il y a deux genres d’hommes : ceux qui, comme Simon de Cyrène, comme le bon Samaritain, prennent le risque de prendre part, de son vivant, à ce que vit Jésus. Et ceux qui attendent la fin pour commencer à bouger, comme Nicodème, même un peu comme Joseph d’Arimathie. De quel côté suis-je aujourd’hui ? Et notre Eglise, attend-elle toujours d’être mise au pied de la Croix pour se réveiller et agir ? Nous soutiendrons nous les uns les autres, pour accepter de faire notre part avec le Christ vivant ?

Tout avait commencé dans un jardin. Tout se termine dans un jardin. Du mont des Oliviers à ces tombeaux près du Golgotha, il y a quelques centaines de mettre à peine. Mais une immensité à bien y penser. Le corps de Jésus est embaumé, préparé, déposé, confié à un tombeau neuf. Comme une promesse. Déposé comme du bon grain en terre. Pour que la vie revienne. Déposé avec le peu de tendresse qu’il nous reste quand tout est accompli. Confié. Aimé. Il n’y a plus rien à faire. Dieu maintenant peut agir.

AMEN

 

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