PAQUES – Sortir du tombeau

Homélie pour la Vigile pascale

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Dans un restaurant, l’autre jour, avec un petit groupe de personnes, après une réunion de travail. L’homme, assis en face de moi, me dit en avoir assez de ces célébrations chrétiennes où l’on passe son temps à parler du péché et à demander pardon sans cesse. Surpris, je dois réfléchir à deux fois avant de tenter de répondre : « Vraiment, tu as l’impression qu’on ne parle que du péché ? ». Il insiste : « Du début à la fin, on n’arrête pas ! » Et d’évoquer nos litanies de kyrie. Et même la prière finale avant la communion : « Seigneur, je ne suis pas digne de te recevoir ». Cette phrase me semblait pourtant manifester une extraordinaire marque d’humilité et de confiance. D’ailleurs, elle reprend les propos d’un étranger – un centurion romain – qui sait qu’il ne peut pas accueillir dans sa maison ce Jésus sans le rendre “impur”, alors qu’il lui a demandé de se venir pour guérir son serviteur. Bien plus que du péché, ce dont il est question ici, c’est de la foi en la vie dont il est question.

Mais pour mon interlocuteur, ce genre de citations liturgiques ne fait qu’entretenir la culpabilité rampante de cette foi chrétienne à laquelle il demeure pourtant fidèle, essentiellement par attachement familial et culturel. Mais pas plus : cela ne l’intéresse pas d’endosser vraiment un tel héritage morbide. L’implicite de son propos, lâché entre la poire et le fromage, l’était de moins en moins : « Tu ne risques pas de me voir dans ta chapelle pour une des célébrations du triduum pascal. » Trop de trahisons, de honte, de lâcheté, de souffrance et de mort dans toutes ces lectures que nous venons d’entendre. Et l’envie de vivre alors dans tout ça ?

Cet homme, on en connaît tous, sans doute.

Peut-être en faisons-nous –un peu ou beaucoup- partie. Il est vrai qu’une certaine catéchèse de la culpabilité a semé tant de confusions dans nos esprits d’enfants ou d’adultes. « Heureuse faute qui nous a valu un tel sauveur », ose même la tradition chrétienne. Mais est-ce encore audible aujourd’hui ? Avec les crises que connaît notre Eglise, combien d’hommes et de femmes, aujourd’hui encore, ne voient chez nous que fascination du péché ou manipulation culpabilisante ? Avec leur lot d’hypocrisies et de toxicité pour l’homme libre que nous aimerions être.

Mais rejeter (et c’est tant mieux) les discours pervers sur le péché, suffit-il pour résoudre les paradoxes de notre existence ? La vie est-elle plus belle si on la traverse sans porter sa part du fardeau ? Le joug est-il plus léger si on refuse la croix du Christ ? Car, c’est aussi cela que cet homme refuse dans son propos. Je tente une ouverture : « Je comprends bien ton aversion pour la culpabilisation manipulatrice. Mais, comme chrétiens, nous devons bien donner un sens à la croix du Christ ? » Justement non. Pour lui, la croix n’apporte rien de neuf pour sa vie. « Je suis assez grand pour décider par moi-même du sens que je donne à ma vie. Je n’ai pas tout le temps besoin de m’humilier et de demander de l’aide. » Voilà. C’est dit. Il est beau pourtant mon interlocuteur quand il affirme ainsi sa confiance dans le meilleur de l’humain. Dans le refus de se laisser infantiliser par la religion, surtout quand elle nous titille dans nos faiblesses. Après tout, le Christ a fait confiance, jusqu’au bout à ses disciples. Et si son Esprit saint nous fait partager son intelligence, pourquoi nous lamenter sans cesse sur nous-mêmes ? Qu’est-ce qu’on attend pour vivre ?

Voilà pour des réflexions d’hommes.

Maintenant, la parole est aux femmes. A ces femmes dont les grands textes bibliques que nous venons d’évoquer parlent si peu. Dans notre mémoire biblique, à côté d’Abraham, d’Isaac, de Moïse, de Noé et des prophètes, où sont-elles en effet ? Aucune ne tient le couteau du sacrifice. Aucune ne sépare la mer en deux. Aucune n’annonce le retour en Israël et la réconciliation universelle. Elles sont sur le côté des grands récits édifiants de l’Histoire sainte. Elles assistent, elles soutiennent, elles pleurent. Mais à part ça ?

Et puis, voilà, soudain, que des noms apparaissent. La première ? Une « Marie ». « Myriam » – « celle qui élève »-  (ça vaut bien un « Abram » – « le père élevé », non ?) Originaire de Magdala, en Galilée. Comme Jésus. Une disciple des premières heures sans doute. Une autre Jeanne, femme de Chouza, l’intendant d’Hérode lui-même. Et Marie, la mère de Jacques, l’un des apôtres. Il y aussi une Salomé et quelques autres, restées anonymes. Ce sont ces femmes qui vont entrer dans le tombeau, que tant d’hommes avaient pourtant roulé en hâte. Fiers ou confus.

Et ce sont ces femmes qui reçoivent – une fois encore – une « annonciation » encore plus inattendue que celle de Sarah, d’Anne, d’Elisabeth ou de Marie. « Celui qui était mort n’est plus parmi les morts. » Quand à une femme stérile ou à une jeune vierge, un ange annonce la venue d’un enfant, déjà, c’est quelque chose. Mais quand à des femmes en pleurs, bouleversées d’avoir vu mourir leur maître, est annoncé qu’il est Vivant, imaginez comment leurs entrailles ont dû être remuées ? Tout devient miséricordieux pour leur vie. Dieu fait miséricorde. Il fait revenir la vie là où nous n’avions semé quel la mort.

Avec l’annonce vient aussi le temps de l’émerveillement. Des cantiques s’élèvent facilement dans le cœur d’une femme ainsi visitée pour habiller les émotions trop fortes. On se souvient des cris de Sarah, la rieuse. Du chant d’Anne la combattante. De celui d’Elisabeth, l’émerveillée. Et de celui de Marie de Nazareth, la confiante. Des cantiques où l’inouï peut prendre place peu à peu, dans nos vies ordinaires. « Il a fallu tout cela. Je le comprends maintenant. »

Car, les femmes, ça se souvient souvent. Et de tout. C’est d’ailleurs elles qui racontent le mieux les histoires de nos familles, de nos quartiers etc. Elles gardent toutes choses dans leur cœur. C’est leur fardeau. C’est aussi leur grâce. Elles transmettent la vie, par leur chair et par leurs mots, peu importe au bout du compte. Oui, ça y est, « elles se rappellent les paroles » que Jésus avait dites. Le choc traumatique de la mort est guéri par la mémoire qui revient. La vie a donc un sens. Même dans la mort la plus sordide ? Les femmes qui mettent la vie au monde le savent bien.

Bien mieux que les hommes qui pensent qu’ils ont toujours l’éternité devant eux. D’ailleurs, vous l’avez remarqué ?, ils ne sont pas pressés d’entrer dans le tombeau du maître. A quoi bon de toute façon ? Et du coup, ils ne sont pas près d’en ressortir non plus d’ailleurs. Eux, ils ne sont pas dans leurs entrailles. Ils sont perdus. Dans leur culpabilité. Dans leur faute. Dans leur incompréhension. Dans leur fatigue. Dans leurs raisonnements. Incapables d’entendre ce qu’on leur annonce. Incapables de voir ce qu’on leur montre. Paroles de bonnes femmes tout cela. Amnésiques de tout ce que le « maître » a semé, avec tant de patience et d’insistance, dans leur terre intérieure.

Il faudra plus que quelques anges et quelques linges pour les rejoindre dans leur blessure à eux. Pour les guérir de leur colère à eux. Pour les réconcilier de leur culpabilité diabolique à eux. D’ailleurs, certains sont déjà partis. Pour oublier, reprendre leur vie. Tirer un trait sur l’innommable. Essayer de vivre loin de l’échec, de la culpabilité, du sentiment de la faute. « On va pas passer notre vie à parler du péché, non ? Voilà déjà trois jours que les évènements ont eu lieu. Et nous qui avions cru qu’il viendrait nous libérer de tout cela ? » On n’est jamais mieux servi que par soi-même. Une vie sans sentiment de péché, peut-être est-elle moins douloureuse à vivre ?

Pour Simon, cependant, c’est impossible. Pour se souvenir, ça il en s’en souvient. De ces trahisons qu’il s’entend encore prononcer, alors que son ami, son maître était mené à la mort. Comment imaginer continuer à vivre avec ça ? Sa tête est vide comme un tombeau, encombrée de linges mortuaires. Encombrée aussi d’un bien triste sabbat et d’une bien triste Pâque qu’ils viennent de fêter ces dernières heures. Et puis, peu à peu, la vie revient. Inattendue. Car, après tout, nous rappelle la fête du sabbat, au commencement du monde, Dieu crée. Et il sort la lumière des ténèbres, mettant fin au chaos. Car après tout, nous rappelle la fête de la Pâque, au commencement de l’histoire, Dieu libère. Et il sort les hébreux de l’esclavage, mettant fin à la peur. C’est donc bien ici que tout commence. Dans mon histoire aussi. Sauvé parce que créé. Sauvé parce que libéré. Sauvé parce que relevé d’entre les morts, ramené à la lumière, rendu à la communauté des vivants. Si le péché, la faute, la honte sont bien là, ils ne sont plus que des ombres, des mensonges, au pire des douloureux cailloux dans nos chaussures.

Mais ils ne sont ni le chemin, ni la vérité, ni la vie. Le Christ ressuscité, lui, si. AMEN.

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