Homélie pour des temps d’élection

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J’ai décidé de vous dire pour qui vous devez voter.

Y a pas de raison, après tout. Aux informations, n’entend-on pas tel mouvement catholique, défendant les valeurs familiales, choisir tel candidat censé être plus sensible à ses revendications ? N’a-t-on pas entendu le curé de telle autre paroisse progressiste, rappeler que l’accueil de l’étranger est un incontournable qui impose un choix clair pour tel autre candidat ?

Alors, j’ai décidé, moi aussi, de vous dire pour qui vous devez voter.

Un petit préalable cependant. Et je vous avoue ma gêne à confesser ma faiblesse. Pour des raisons aussi bêtes que risibles, j’ai oublié de m’inscrire sur les listes électorales. Oui, je sais, c’est nul. J’en suis conscient. Mais aviez-vous douté un seul instant que j’étais, moi aussi, un pauvre pécheur devant l’Eternel ? Vous en avez donc là la preuve.

Ceci étant dit, continuons notre réflexion.

Comme souvent, quand on veut discerner un choix dans les temps troublés de notre existence, la présence de la figure du Christ reste une lumière incontournable pour les chrétiens. Alors, posons la question qui nous brûle les lèvres :

Jésus, lui, pour qui aurait-il voté ?

(Dans l’assemblée, plusieurs personnes répondent : « Pour aucun des deux. »)

Eh bien, nous voilà bien, si Jésus est un abstentionniste. Ça va pas nous aider à remplir nos devoirs de citoyens. A moins qu’il privilégierait le vote blanc. Mais connaissant son genre, j’ai l’impression que pour Jésus, une chose est claire :

« Que ton oui, soit oui. Et que ton non, soit non. »

D’ailleurs, s’il fallait le ranger quelque part, de quel côté Jésus pourrait-il être ?

A droite ? Pourquoi pas. N’avait-il pas un grand amour de sa “nation” et un respect des autorités au point de ne pas confondre ce qui vient de César et ce qui vient de Dieu ? Ou alors, à gauche peut être ? Parce qu’après tout, les Béatitudes, ça vous pose là en défenseur de l’humanité et son accueil inconditionnel des personnes de toute condition vaut bien tous les discours sur les réfugiés et les luttes sociales. A se demander même s’il ne faudrait pas le chercher à l’extrême gauche : car « donner sa vie pour ses amis », ça ressemble à s’y méprendre à une utopie sociale révolutionnaire qui peut vous renverser toutes les institutions, ça. Ou alors, plus dingue encore, du côté de l’extrême droite ? N’a-t-il pas accepté, après tout, d’accueillir parmi les douze, des représentants des zélotes, ces ultras identitaires qui étaient prêts à en venir aux mains pour chasser l’envahisseur ?

Comme quoi, on peut plaquer ce qu’on veut sur Jésus. On peut l’habiller des habits les plus bizarres, juste après l’avoir flagellé. Un manteau de pourpre sur un corps meurtri. “Voici votre homme. Voici l’homme”

Et puis, il y a l’Evangile. Reçu, proclamé, vécu. Là, Jésus n’est pas fantasmé. Il n’est pas disponible à la merci de nos revendications et de nos projections. Là, c’est lui qui vient à notre rencontre, discrètement. Jusqu’à tout bouleverser. Comme aujourd’hui, dans ce troisième dimanche de Pâques, quand c’est le bel Evangile des disciples d’Emmaüs qui nous est confié.

L’avez-vous remarqué ? Les disciples, là, ce sont bien de drôles de zozos. Trois jours à peine sont passés que déjà ils s’en retournent chez eux. Râlant de s’être fait avoir par un « candidat » aussi décevant au bout du compte. Côté convictions, ils se posent là, les disciples d’Emmaüs. Et puis, il y a les autres. Ceux qui sont restés à Jérusalem. Bon, eux, ils ne sont pas partis, mais c’est à peine mieux. Ils sont restés enfermés dans leur frustration, leur déception. Même leur peur. Peur de finir comme leur Maître. Il y en sûrement d’autres encore, des disciples, ailleurs. Notamment ces quelques-uns et quelques-unes qui ont osé se tenir près de la Croix dans les heures les plus sombres de la vie de Jésus. Sans rien comprendre. Mais sans rien lâcher de leur humanité. Eux, ils ont vu la gauche et la droite. De part et d’autre de Jésus, oui, deux humains crucifiés, comme Lui. L’un perdu dans sa douleur et déversant sa colère sur Jésus. L’autre, tétanisé, mais qui ose demander à Jésus de le conduire dans son Royaume.

Voilà, les amis, c’est cela notre humanité. Tout cela. Des fuyards, des peureux, des persévérants, des discrets, des colériques, des méchants, des bons. Et sur nous, les méchants et les bons, Dieu fait pleuvoir une pluie bienveillante. Et sur les justes et les injustes, il fait briller le soleil. C’est bien pour les uns et les autres, à gauche et à droite de sa croix, que Jésus a donné sa vie. Par amour. En silence. Sans voix.

C’est bon de nous souvenir de cela. C’est bon de comprendre qu’être disciple du Christ, ce n’est pas une étiquette parmi d’autres. Ça se saurait qu’il suffit de se dire chrétien, seul ou en bande ou en parti, pour être un bon disciple. Pour être à la hauteur du message qui nous est confié. Combien de rois, d’empereurs et de présidents avons-nous élus au nom de notre foi et de nos valeurs ? Et combien d’entre eux ont été à la hauteur de l’Evangile ? N’avons-nous donc toujours pas renoncé à nos rêves de puissance ? Sommes-nous toujours encore prêts à dégainer l’épée de nos fourreaux pour « défendre » Jésus (et l’abandonner juste après) ? Oui, il y a un roi, Louis qui est devenu saint, dans la simplicité franciscaine qu’il a embrassé pour exercer son pouvoir. Mais pourquoi n’a-t-il pas entendu l’appel à la non-violence du Poverello quand il s’est mis en tête de partir en croisades ?

Alors, alors, alors ? Pour qui voter finalement ?

Peut-être pourrions-nous prendre la semaine qui nous reste avant ce deuxième tour pour faire nôtre la douce expérience des disciples d’Emmaüs.

Prendrons-nous le temps, cette semaine, de parler avec d’autres en chemin ? D’être à l’écoute de ce que chacun porte de lourd ? Et tout particulièrement, avec quelqu’un qui ne me ressemble pas, qui ne vient pas de mon milieu mais que le Seigneur a mis sur mon chemin ?

Prendrai-je le temps, cette semaine, de me mettre à l’écoute de la Parole de Dieu, de la lire, de la relire pour entendre ce que veut bien vouloir dire : « Il fallait que tout s’accomplisse selon les Ecritures. » Que dois-je entendre de ce que Dieu fait en nous sans relâche pour que tout s’accomplisse, malgré les soubresauts de nos histoires ?

Prendrons-nous le temps d’inviter à notre table l’étranger de passage ? Car « c’est bien ainsi que Jésus est désigné dans cet Evangile », me rappelle à l’instant Olivier (qui s’est levé dans l’assemblée). Ressuscité, Jésus est étrange, dit le texte. Etrange étranger. Devenu si proche de notre vie et de notre mort qu’il nous déroute. Est-ce que je vais avoir la simplicité de m’intéresser un peu plus à mon voisin seul ou au collègue un peu bizarre ? Oserai-je demander son nom à cette femme qui mendie dans la rue ? Oserai-je m’immiscer, avec délicatesse, dans une conversation, près de la machine à café ou dans un métro, pour témoigner de mes propres convictions, avec bienveillance ?

Prendrons-nous le temps de rompre le pain et de reconnaître que je peux le donner, sincèrement, même à celui qui ne pense pas comme moi ? Que je peux l’aimer, mon « ennemi » ? Que je ne renoncerai jamais à accueillir l’humain qui est en tout homme ?

Et que ferai-je des moments simples et beaux de mon quotidien qui sont comme une « manne » quotidienne pour mon existence ? Chaque fois que mon « cœur brûle » d’avoir vécu une rencontre ? Dans un moment rare, un moment vrai ?

Alors peut être serai-je prêt à aller voter.

Et quand vous entrerez dans l’isoloir, posez-vous la question : « Quelle est la parole du Christ qui me brûle le cœur depuis quelques temps et au nom de laquelle j’oriente maintenant mon choix ? » Cela devrait suffire pour poser un geste libre et surtout pour continuer à orienter ma vie en sortant de l’isoloir.

Après, quand tout sera accompli et que nous attendrons, fébrile, le décompte et les résultats, nous pourrons nous souvenir que les disciples d’Emmaüs ont du, eux aussi, rentrer à Jérusalem, et vite. Ils ont du reprendre leur vie en main, dans un monde où tout n’était pas réglé. Et où il restait tant de combats à mener. Où tout n’était pas gagné. Ni perdu. Une belle leçon pour chacun de nous : la politique ne se joue pas que dans un isoloir. Elle est aussi l’expérience de notre quotidien. C’est dans ma manière de vivre que j’exprime le plus honnêtement mon vote. C’est aussi dans ce que je refuse et ce que j’accepte, au quotidien, que mon vote compte et oriente les termes des élections qui rythment notre société.

Est-ce que nous, petite communauté chrétienne réunie ce matin, nous sommes prêts à prendre notre part dans la vie démocratique et citoyenne de notre temps ? Si oui, peut-être pouvons-nous avoir la simplicité de le faire sans besoin pour cela de nous revendiquer chrétiens ? Il suffit que nous creusions notre humanité en profondeur, comme le Christ lui-même nous l’a révélé. Pas besoin de sortir les bannières d’un credo ou de nous cacher derrière les atours d’une religion. Le Christ a formé des disciples, non des militants. Il leur a appris le métier de « frères » et de « sœurs », non celui d’opposants binaires.

Cela ne doit pas faire de nous des gens sans opinions qui ne sont pas capables de trancher ou de s’indigner. Ou qui ne seraient pas clairement opposés aux forces de la haine, du rejet, du simplisme, du populisme. Mais faisons-le au nom de notre conscience. De notre cœur. Cela devrait suffire pour fonder notre courage.

 Alors, puisque je vous l’ai annoncé, je vais vous dire pour qui vous devez voter dimanche.

S’il vous plaît, votez pour … moi.

Non pas juste moi, comme personne. Moi qui, par idiotie me suis rendu incapable d’aller voter. Mais aussi pour tous les gens qui ne voteront pas ce jour-là et qui sont pourtant concernés. Ceux qui sont trop découragés ou révoltés pour aller choisir. Mais aussi pour les enfants qui porteront le plus lourdement notre choix. Et les jeunes qui doivent enraciner leur espérance dans ce monde. Et les aînés trop fatigués pour sortir ou les malades pris dans l’épreuve ou les sans-papiers qui vivent à nos côtés. Et les réfugiés des pays en guerre qui espèrent trouver une « famille » en arrivant chez nous. Et aussi pour les hommes et les femmes des autres pays qui ne sont pas moins humains que nous parce que non Français. Il y a tant d’hommes et de femmes pour qui il faut aller voter.

Et ce vote-là, s’il vous plait, refaites le chaque jour de votre vie.

Amen.

( Texte écrit le jour de la commémoration des victimes de la déportation et du génocide de la shoah)

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